12 Février 2019
Dans les librairies de mon enfance on trouvait parfois un petit fascicule intitulé : apprenez le judo en douze Leçons. Ce fascicule contenait la description et le dessin des douze principales prises de judo.
Je serais curieux de savoir quel heureux propriétaire de ce facsicule a pu apprendre ainsi ne serait-ce qu’une seule prise de judo.
Puis la vidéo est arrivée et maintenant les Mooc prennent le relais de cette illusion qu’on peut apprendre en entendant parler à propos des choses.
Par sa conception du mot « apprendre » la langue française introduit une confusion entre la prise d’information (j’apprends par la radio que quelque chose s’est passé) et le développement d’une compétence (j’apprends la musique). Tout ce qu’aura appris notre client escroqué par le fascicule sur le judo, c’est qu’il n’a aucune compétence pour la pratique du judo, donc qu’il n’a pas appris le judo. Il sera conscient de son incompétence.
Sans la confrontation au réel de la situation et à des êtres humains, il n’y a aucune chance qu’on puisse parler d’apprentissage dans le sens de développement de compétences et d’habiletés.
Le processus de développement des compétences passe par une série de phases bien connue des tenants de la PNL :
- d’abord Inconsciemment incompétent : D’abord je ne sais même pas que je ne sais pas faire cette chose, parce que je ne me suis pas posé la question ou parce que je n’ai pas rencontré la situation qui suppose cette compétence. Comme le petit enfant qui n’a jamais vu de vélo ne sait pas qu’il ne sait pas en faire.
- On devient Consciemment incompétent : puis la rencontre avec la connaissance livresque ou les moocs me permet de faire le tri sur ce dont je suis conscient et non conscient en terme de compétence
- puis à force de confrontation et de répétition on devient Consciemment compétent : je sais faire et je suis conscient de ma compétence
- Puis enfin, l’habitude venant la modularisation au sens de J.Bruner fait qu’on devient Inconsciemment compétent.
Savoir c’est savoir qu’on sait
J.P. Sartre
Au fond le mooc peut être vu comme une situation de confrontation à l’état de ma conscience un moyen de faire le point sur l’état de ses connaissances sur un sujet:
- je comprends ce que je sais déjà et cela me permet de faire le point sur mes connaissances.
- J’entrevois des choses que je pourrais comprendre : Celles qui sont dans ma zone proximale de conscience (pour reprendre le concept de Wigotsky de zone proximale de développement).
- Puis il y a dans le Mooc, tout ce qui m’échappe parce que je suis incapable de le comprendre.
Tout au plus le Mooc permet-il de faire le point, de réaliser, là ou on en est par rapport à une compétence.
Alors, de quoi le Mooc est-il apprenant ?
Si l’on admet, comme disait Albert Einstein, que « la connaissance s’acquière par l’expérience et tout le reste n’est que de l’information » quelle expérience fait-on quand on « apprend » par un mooc ?
Quelles sont les compétences développées par la confrontation aux moocs : écouter, imaginer, suivre un raisonnement qui n’est pas le sien, mémoriser des informations…..
C’est la même question qui se pose pour les processus de formation d’une manière générale et pour l’école en particulier : qu’est-ce que la situation de vie à l’école suppose comme activité et donc qu’est ce que l’école développe comme compétences expérientielles ? écouter, obéir, produire en situation de compétition, avoir des relations avec ses pairs, faire sans comprendre pourquoi…. Tout les comportements nécessaires pour la vie en société : La subordination à l’ordre public de la société et à l’ordre privé du travail.
En ce sens l’école de la société industrielle est là pour structurer les comportements nécessaires pour adapter le citoyen au monde dans lequel il va vivre. La mission de l’école est bien de reproduire les rapports sociaux et y compris les inégalités disait Pierre Bourdieu. Même si on peut se demander si dans l’état actuel de l’école sa mission de rendre les citoyens adaptés semble peu en adéquation avec une société qui a besoin de citoyens adaptables[1].
Quelle est la place du Mooc dans l’apprentissage ?
L’apprentissage est la conjonction de l’expérience et de la conscience.
L’expérience est le résultat d’une pratique : Une pratique de la confrontation de la logique de l’individu à la logique de l’activité. C’est de cette confrontation que naitra les changements de représentation et les nouvelles habiletés qui fondent l’expérience de l’acteur. Mais il ne suffit malheureusement pas d’avoir des connaissances et des habiletés pour avoir des compétences. Il faut savoir les mobiliser. Pour cela avoir conscience qu’on les a. Il ne suffit pas au bricoleur d’avoir dans sa caisse à outil un marteau pour pouvoir planter un clou, encore faut-il que l’on se souvienne qu’on l’a et qu’on sache ou aller le chercher. Combien de bricoleur ont racheté un marteau parce qu’ils ont oublié qu’ils en avaient un ? Combien de personnes se sont formé sans prendre le temps de vérifier qu’ils n’avaient pas déjà les compétences ; pour découvrir dans la formation qu’ils savaient déjà ?
La conscience est la capacité à connaître d’une manière explicite le contenu de ses représentations et de ses habiletés et d’en connaître aussi les limites.
Je sais quand je suis conscient que je sais. Une connaissance inconsciente n’est ni mobilisable ni transférable.
Le sentiment d’incompétence qui peut apparaître chez beaucoup de professionnels de la relation (managers éducateur psychologue) vient souvent d’une non-conscience de leurs capacités plutôt que d’une absence de capacité. C’est donc l’absence de conscience qui peut produire le sentiment d’incompétence.
D’ou l’importance du travail de l’activité réflexive qui consiste à s’auto-informer sur son expérience pour être conscient de ses compétences de ses stratégies et de leurs cohérences et de leurs limites.
En ce sens, en proposant des significations, le mooc peut être vu comme une assistance à prendre conscience de ses capacités et de leurs limites. En cela, à sa manière, le mooc participe modestement de l’apprentissage
[1]La formation une révolution silencieuse : https://www.linkedin.com/pulse/la-formation-une-révolution-silencieuse-denis-bismuth/?originalSubdomain=fr